Penser le sens dans un monde en crise : la vision d’Edelyn Dorismond pour le LADIREP
Discours de prise de direction du LADIREP
Université d'État d'Haïti — Mercredi 25 mars 2026
Monsieur le Recteur,
Messieurs les Vice-recteurs,
Messieurs les Doyens,
Mesdames et Messieurs les
Professeurs,
Chères étudiantes,
chers étudiants,
Chers invités,
C'est avec un sentiment mêlé d'honneur et de tremblement que je me présente à vous, ce matin, mercredi 25 mars 2026, pour prendre la direction du plus grand laboratoire en sciences humaines et sociales de l'Université d'État d'Haïti. Il y a honneur, puisqu'une telle responsabilité traduit un moment de consécration, une élévation. De mon statut d'étudiant, autrefois, de professeur, toujours, je suis appelé à répondre en partie de la politique de la recherche, c'est-à-dire des orientations dans la production des savoirs de l'université. C'est une responsabilité considérable. Et cela ne va pas sans tremblement : sans cette inquiétude qui caractérise la vie humaine face à l'inconnu et aux moyens souvent dérisoires dont elle dispose pour le mettre au jour. Parviendrai-je au terme de ce pari de la recherche, qui consiste à faire reconnaître l'inconnu ? La question n'est pas futile. Elle a toujours été lancinante, sachant que la condition humaine, finie, risque constamment de manquer ses buts. Elle est encore plus cruciale aujourd'hui, car elle se pose non seulement dans la situation existentielle de la finitude, mais aussi en ce temps extrêmement difficile — le temps du grand désordre, le temps de la grande turbulence.
Que ce soit dans la politique haïtienne ou dans les relations internationales, le sens est brisé ; les repères qui nous rendaient, il y a quelque temps encore, compréhensibles les uns aux autres sont émiettés. Le monde, s'il en est un, est diffracté et laisse advenir la sauvagerie, la barbarie. Et c'est là précisément la condition qui rend possible le tremblement : quelle responsabilité assume-t-on en ce temps de perte de sens, du grand effondrement ? Plus précisément, quel rôle peut jouer une structure de recherche dans un monde en déliquescence ? Quel rôle peut jouer un laboratoire de recherche en sciences humaines et sociales lorsque le tissu symbolique de la civilisation se déchire ? C'est la question dont l'enjeu concerne le réenchantement du monde. Comment le laboratoire peut-il apporter du sens vivant, vivace, dans ce contexte de mort du sens ?
Cette mort du sens — qui est aussi le sens de la mort — n'est pas l'absence absolue de sens. Elle est plutôt l'émergence de significations qui font la promotion d'un ordre paradoxal : non pas l'ordre humain, l'ordre symbolique de l'humanisation, mais l'ordre de la bêtise, un retour du naturel brut dans l'effort patient de la symbolisation, du consensus, du respect de la dignité. Qu'il s'agisse d'Haïti ou du monde, cet ordre humanisant a subi l'assaut terrifiant de la force brute, de l'agressivité mortifère.
Il y a dans cette contemporanéité du mal — entre la déchirure haïtienne et la déchirure mondiale — quelque chose qui dépasse la simple coïncidence historique. Ce n'est pas que le monde imite Haïti, ni qu'Haïti préfigure le monde. C'est que l'un et l'autre participent d'une même logique anthropologique : celle de l'effacement progressif de la médiation. Là où la médiation — juridique, symbolique, institutionnelle — recule, la violence nue avance. Haïti a connu cet effacement dans le corps même de son institution originaire, l'esclavage, qui était précisément la négation de toute médiation entre les hommes. Le monde aujourd'hui redécouvre, à sa manière et avec ses propres instruments, ce que signifie vivre sans la garantie d'un tiers symbolique qui protège, qui arbitre, qui humanise. En ce sens, penser Haïti rigoureusement, c'est penser une vérité anthropologique universelle que d'autres sociétés ont longtemps cru pouvoir esquiver.
Depuis longtemps, la société haïtienne est en proie à son ombre. Depuis sa formation même, elle a été aux prises avec l'œil de la violence. Cette violence, c'était l'esclavage — ce dispositif qui consiste à instituer, au cœur même de l'institutionnel, l'anti-institution de l'inhumanité : la bestialité, la déchirure du symbolique au profit d'une relation nue, non médiée. Cet état traduit l'absence de la loi, l'irruption du désir, de la pulsion, de la poussée. Nous sommes dans l'ordre de l'énergie débridée, de la dunamis sans orientation. Dans un tel cas, le symbolique social est déchiré, réduit en lambeaux. Les citoyens sont désemparés, les repères sociaux sont déstabilisés. Voilà le cadre social et politique de la société haïtienne, où l'État devient une coquille vide dont les déploiements ne peuvent prendre que la forme de la violence, de l'improvisation, de la débandade. Nous nous trouvons dans la société comme dans une jungle. La seule loi est celle de la force et de la ruse, celle du désir et du plaisir, contre tout souci de communauté, d'être-ensemble.
Depuis quelque temps également, le monde actuel connaît cette même fissure. Il est vrai que l'ordre symbolique mondial n'a jamais été structuré de manière à juguler définitivement la brèche de la force. Cet ordre a été laissé au bon vouloir des États, considérés comme sages en tant que personnes morales et juridiques. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Des États, forts de leur puissance, séquestrent des dirigeants, envahissent d'autres pays au mépris du droit international, considéré jusque-là comme le cadre de gestion des litiges et de retour à l'entente ou à la paix. La guerre — cette métaphore de l'état de nature — s'impose et fait des humains de simples chairs. Un ordre de chairs, de sangs, de vengeance et de tueries. La situation internationale entre États est aujourd'hui celle d'une lutte de tous contre tous, d'un recul du légal, du juridique — en d'autres termes, du symbolique — où les relations sans médiation se réduisent au corps à corps, à la chair vive des sensibilités qui phagocytent le pouvoir de produire du sens. Ici et là, en Haïti comme dans le monde, le sens n'est pas seulement en retrait par le traumatisme : c'est la capacité même à produire du sens, à partir d'une affectivité pure, qui devient difficile et appelle la nécessité urgente de restaurer à la fois l'affectivité et le sens. C'est de cette situation anthropologique, épistémologique et philosophique que notre question de départ tire son sens véritable. Comment penser du sens dans le contexte du dépérissement du sens ? Quel rôle peut jouer le Laboratoire Langue, Discours et Représentation — le LADIREP ?
La question reflète un paradoxe : créer du sens dans un contexte de perte de sens. Dans sa nouvelle formulation, elle devient : où trouver les ressources humaines et existentielles lorsque le contexte porteur de sens n'est plus ? Il faut reconnaître que la présence humaine génère toujours du sens. Le sens qu'il nous faut retenir et cultiver est celui qui préserve l'humanité de l'effondrement. Le chaos de la guerre, la violence de la force nue sont absurdes précisément parce qu'ils fragilisent la vie humaine et enfoncent l'humanité dans la vie bestiale, confortant ainsi le règne de la bêtise. L'avènement du sens est donc un parti pris contre la bêtise. Lutter contre la bêtise est moins un appel solennel qu'une disposition d'écoute — de même que lutter contre l'humanité est une forme de surdité. Cette assertion doit être entendue en ce sens que l'écoute est une disposition fondamentale : se mettre en état d'être humain et se battre pour faire durer cette humanité, toujours à venir, toujours à reconquérir.
C'est ici qu'il convient de marquer un arrêt sur le nom même de notre institution : Langue, Discours, Représentation. Ce nom n'est pas un inventaire de disciplines ; c'est un programme ontologique. La langue, en effet, n'est pas seulement l'instrument par lequel les hommes communiquent — elle est l'espace dans lequel ils habitent le monde, comme le disait Heidegger. Elle est la demeure du sens, le milieu dans lequel toute expérience humaine se configure, se transmet et se conteste. Le discours, à son tour, n'est pas la simple mise en mots d'une pensée préalable — il est le lieu où le sens se produit, se négocie et parfois se falsifie. Et la représentation, enfin, est ce par quoi une société se donne à elle-même une image d'elle-même, se reconnaît ou se méconnaît, s'affronte ou se fuit. En nommant ainsi le laboratoire, ses fondateurs ont posé, peut-être plus intuitivement que délibérément, que la crise haïtienne est d'abord et essentiellement une crise du langage : une crise de la capacité à nommer justement, à dire ensemble, à se représenter sans se trahir. Le LADIREP est donc, par vocation constitutive, un espace de résistance linguistique — un lieu où l'on prend soin des mots parce que l'on sait que les mots, eux, prennent soin des hommes ou les abandonnent à la violence du silence et du cri.
C'est dans ce contexte de déreliction, de chute de l'humanité dans la barbarie, du symbolique dans l'affectivité pure, que le LADIREP doit se faire écoute de ce qui est son essence en tant qu'institution : entretenir du sens pour maintenir le travail d'humanisation. Dans cette perspective, l'orientation du Laboratoire se veut plus programmatique, plus schématique dans le bon sens du terme. Ce qui ne signifie nullement que les orientations passées manquaient de pertinence. Cette nouvelle orientation se propose à la fois de fournir un cadre plus large de réalisation du sens dans la société et dans les sciences sociales haïtiennes, et de permettre à l'université — au moins une fois — de remplir pleinement cette fonction qui est la sienne : penser les fondations de l'ordre social, politique et culturel de la société haïtienne. Ce travail de réenchantement se veut un travail exigeant de repenser la syntaxe sociale et culturelle haïtienne en procédant par une nouvelle imagination créatrice.
Avant d'esquisser les orientations nouvelles, il m'appartient de rendre hommage à ce qui a été accompli avant moi. Le LADIREP n'est pas une page blanche. Il est une institution vivante, portée par des femmes et des hommes qui ont résisté, dans des conditions souvent difficiles, à la tentation du silence. Les travaux produits ici — sur le créole, sur les représentations sociales, sur les discours politiques et culturels haïtiens — constituent un patrimoine intellectuel que je reçois avec gratitude et avec la conscience aiguë de ce qu'il m'impose. Rompre avec certaines orientations, ce n'est pas nier ce qui a été fait ; c'est, au contraire, partir de ce qui a été accompli pour aller plus loin, plus profondément, plus rigoureusement. La nouveauté véritable n'est jamais une table rase — elle est une fidélité créatrice à l'exigence fondatrice. C'est dans cet esprit que je prends la direction de ce laboratoire : non comme celui qui efface, mais comme celui qui reçoit un flambeau et s'engage à le porter plus haut.
Nous avons trop souvent, dans la ligne de la tradition de la philosophie platonicienne, suspecté l'imagination de n'être, pour reprendre Hegel, que la « folle du logis » — cette faculté de la déraison qui fait perdre le sens du réel. Un autre pari doit être fait, qui consiste à restituer à l'imagination sa force créatrice dans l'avènement du monde nouveau. Monde nouveau qu'il faut prendre avec précaution, afin d'éviter les mésaventures que l'on connaît : la répression, l'unilatéralité, l'obscurantisme au nom d'une certaine lumière. Ici, l'imagination est à entendre comme la faculté de générer du possible, de faire advenir dans l'ordre de l'habitude l'inhabituel, de faire surgir dans l'ordre de la répétition le différent. C'est la faculté de l'écart et de la synthèse. C'est le schématisme qui parvient à traverser tous les usages passés pour en faire une expérience nouvelle, ouverte vers l'idéalité de la dignité humaine.
Nous nous sommes souvent intéressés, dans les sciences sociales haïtiennes, à la fois aux grands récits des théories générales et, parfois, à la micro-logique des monographies. L'une et l'autre ont eu le défaut commun de ne pas prendre en compte la dynamique propre de la phénoménologie de la société haïtienne. La théorie générale, abstraite, désincarnée, survole la réalité en s'aidant de certaines théories exogènes — de « classe », de « luttes de classes », de modernisation échouée, de biopouvoir constitutif de toutes les formes de corruption — laissant en suspens l'idée que la société haïtienne serait fondamentalement corrompue ; ou encore les théories du « bon sauvage », reprises dans la figure du « paysan » ingénu, du « bourgeois » colon, ou de l'africanité haïtienne qu'il faudrait défendre face à une occidentalité édulcorée. Dans tous ces cas, l'expérience est ratée. Elle est divisée là où elle devait être maintenue dans sa solidarité interne.
Nous partons de l'esclavage comme expérience fondatrice, là où le sens se constitue, comme diraient les phénoménologues. Il s'agit ici de la constitution, de l'origine phénoménologique, et non de la seule formation sociale de la société haïtienne. Dans ce dispositif explicatif, les structures prennent sens dans un imaginaire fondateur qui n'est pas une simple dichotomie, mais un sens qui révèle que l'ordre social est structuré selon un discours duel, ou dual. C'est grâce à ce discours que chacun cherche à se positionner. Ce que nous avons perdu comme sens, c'est précisément ce dualisme structurant. Aujourd'hui, vous l'aurez compris, ce qui est ébranlé, c'est le sens selon lequel la violence serait la simple affaire des bourgeois. La violence devient une forme de gestion, et le « peuple » — au moyen de ce qu'on appelle, sans grande précision analytique, les « bandits » — devient son propre bourreau. Il se trouve délogé, déplacé par ses propres fils qui ne servent pas seulement une cause extérieure, celle des bourgeois, mais servent également leur propre cause : la haine de soi, qui rencontre, dans la même personne et au même instant, l'amour et la haine du bourgeois, et la haine du groupe d'appartenance. Comment faire une science de cette ambivalence afin d'éviter toute forme d'héroïsme ordinaire, toute forme de victimisme facile ? Il s'agit de revenir au descriptif de l'expérience haïtienne depuis sa constitution dans l'affectation coloniale, tout en restant attentif à l'idéalité, au sens qui pointait à l'horizon de cette expérience esclavagiste. Mon collègue et ami, ancien directeur du Laboratoire, Gustinvil, s'est interrogé sur cette affaire lorsqu'il a constaté qu'un reste hante le travail de la révolution. Souvent, on m'accorde, à tort, la position opposée, du fait que j'ai davantage insisté sur ce reste en montrant sa fonction entravante. Pourtant, j'ai toujours été préoccupé par ce travail de création dans les méandres de la domination.
Le problème, dans les études haïtiennes, est un certain parti pris, comme si la société haïtienne était composée, d'un côté, de méchants loups bourgeois et, de l'autre, d'agneaux innocents paysans. C'est faux. Une dynamique discursive produit des Haïtiens qui ne sont bons qu'en vue de leur intérêt propre, et pour qui le commun, la communauté, devient une expérience trop lointaine — car elle exige un dépouillement de soi pour rencontrer l'autre, dépouillement que la souffrance coloniale et esclavagiste a rendu difficile. Telle est l'idéalité de l'expérience esclavagiste qui met en crise aujourd'hui le système obsolète de la diabolisation, de la « bossalisation » — que je n'entends pas dans le sens positif ou péjoratif de Jean Casimir. Pour moi, la bossalisation désigne la posture globale de l'Haïtien à l'égard de l'autre Haïtien, laquelle consiste à enfermer l'altérité haïtienne dans des valences négatives, infériorisantes. C'est peut-être cet imaginaire que nous devons chercher à décrire, à expliquer et à fouiller dans ses interstices pour y dégager les promesses de son refus dans les pratiques de toutes les victimes. Le sens, avant d'être postulé dans l'expérience de la domination, est dans le refus, dans le non de la révolte. Et il n'y a pas révolte par le seul fait de prendre les armes. Il y a déjà révolte, promesse de sens nouveau, dans les malaises quotidiens. C'est là que le laboratoire devrait prendre fonction : expliciter les promesses d'une vie nouvelle dans les malaises que portent les revendications sociales, politiques, culturelles. Rompre, donc, avec cette posture qui suppose que le sens émancipateur est déjà à l'œuvre, qu'il n'attend qu'à être révélé. Depuis 1804, le sens émancipateur n'a pas encore trouvé son poète — ou mieux, son poïéticien — ce grand rêveur et fabricateur qui saurait donner chair à ce que le grand malaise de l'esclavage a suggéré : une vie de dignité, une vie d'égalité, et les moyens institutionnels pour la vivre.
Concrètement, trois axes programmatiques structureront l'activité du Laboratoire dans les années à venir. Le premier axe est celui de la phénoménologie de l'expérience haïtienne. Il s'agit de produire des travaux qui partent de l'expérience vécue, incarnée, des acteurs sociaux haïtiens — non pour les enfermer dans une particularité close, mais pour dégager, à partir de cette expérience singulière, des configurations de sens susceptibles d'éclairer des problèmes anthropologiques universels. Ce travail exige une rigueur descriptive que ni la théorie générale désincarnée ni la monographie atomisée n'ont su offrir. Le deuxième axe est celui de l'analyse du discours social et politique. Le LADIREP, fidèle à sa vocation constitutive — Langue, Discours, Représentation — doit s'engager dans une lecture rigoureuse des discours qui circulent dans la société haïtienne : discours politiques, discours médiatiques, discours populaires, discours institutionnels. Car c'est dans le discours que le sens se fabrique, se négocie, se dégrade ou se réinvente. Comprendre comment une société parle d'elle-même, c'est déjà commencer à comprendre comment elle se constitue et comment elle peut se transformer. Le troisième axe est celui de l'imagination institutionnelle. Face à l'effondrement des institutions, il ne suffit pas de déplorer ; il faut concevoir. Le Laboratoire doit devenir un espace de pensée des possibles institutionnels : quelles formes nouvelles de lien social, de régulation symbolique, de reconnaissance mutuelle sont encore imaginables dans le contexte haïtien ? Cette question n'est pas utopique au sens d'irréelle — elle est utopique au sens de Ricœur : elle désigne l'horizon régulateur sans lequel nulle transformation effective n'est possible.
Comprendre avant de créer : voilà ce qu'exige la politique du sens. Comprendre, c'est notre travail. Il nous faut produire des connaissances pour rendre effective l'incarnation de notre idéal de société : sortir de la grande nuit de la bestialisation, du cannibalisme symbolique, et choisir l'humanité comme horizon.
Je voudrais, à ce stade, m'adresser directement à vous, chères étudiantes, chers étudiants. Vous êtes la raison première de tout ce que je viens de dire. Un laboratoire de recherche qui ne pense pas sa responsabilité à l'égard des jeunes générations est un laboratoire qui a renoncé à son avenir. La recherche n'est pas le domaine réservé de quelques initiés — elle est une disposition de l'esprit que chacun d'entre vous peut et doit cultiver. Chercher, c'est d'abord refuser de se contenter des réponses données, des sens tout faits, des héritages non interrogés. C'est vous autoriser à poser des questions que personne encore n'a posées de cette manière, depuis ce lieu, avec cette expérience. Vous êtes des Haïtiens du vingt-et-unième siècle, formés dans une université qui résiste, dans un pays qui résiste. Cette résistance même est une ressource intellectuelle que nulle bibliothèque étrangère ne peut vous offrir. Le LADIREP est votre espace autant que le nôtre. Ses travaux doivent vous nourrir, et vos questions doivent le nourrir en retour. C'est ce dialogue entre les générations — entre ceux qui ont commencé à penser et ceux qui apprennent à le faire — qui fait vivre une institution de recherche digne de ce nom.
Tout ce que je viens de dire en rapport à la société haïtienne vaut, à certains égards, pour le monde entier : constater que, dans l'acharnement de la guerre, l'humanité, de part et d'autre, pousse un seul cri — la seule revendication qui monte du cœur de la souffrance et des humiliations. Pensons des institutions pour ce cri. Cessons de simplement décrire ces cris et ceux qui les rendent possibles : les violences.
Il y a, dans cette convergence des souffrances, une leçon épistémologique que les sciences humaines et sociales tardent encore à tirer : les sociétés en crise ne sont pas des cas pathologiques à l'écart de la norme mondiale — elles sont des laboratoires involontaires de ce que l'humanité risque de devenir lorsqu'elle renonce à la médiation symbolique. Haïti, en ce sens, n'est pas à la périphérie de la pensée ; elle en est, tragiquement, l'avant-garde. Penser depuis Haïti, avec la rigueur et l'exigence que cela suppose, c'est contribuer à une pensée mondiale de la résistance au désordre. C'est pourquoi le LADIREP ne saurait être un laboratoire replié sur une localité : il est, par vocation, un interlocuteur du monde, un espace où la particularité haïtienne accède à l'universalité non par dilution, mais par approfondissement.
Dans ce travail d'un point de vue renouvelé, le LADIREP ne cessera de compter sur ses partenaires qui ont su demeurer indéfectibles. Je pense au Vice-rectorat à la Recherche, à la FOKAL, à l'AUF, à l'Ambassade de France, et à tous ceux qui, dans l'ombre ou à la lumière, ont cru que penser est encore, et toujours, un acte de résistance.
Mesdames et Messieurs, nous voici donc au seuil d'un travail. Non pas au terme d'une pensée, mais à son commencement renouvelé. Le laboratoire que je prends en charge aujourd'hui n'est pas une forteresse du savoir coupée du monde — c'est un atelier ouvert sur la blessure du temps, un espace où la rigueur intellectuelle se met au service de ce que l'humanité, même dans ses moments les plus sombres, n'a jamais cessé de chercher : une vie digne d'être vécue ensemble. Cette dignité n'est pas donnée. Elle est toujours à conquérir, à argumenter, à institutionnaliser. Et c'est précisément cette conquête — patiente, rigoureuse, obstinée — que le LADIREP entend servir. Il ne s'agit pas d'une tâche modeste. Elle est même vertigineuse. Mais le vertige n'est pas la chute : il est le signe que l'on se tient à la hauteur de ce qui est en jeu. L'honneur et le tremblement dont je parlais en ouvrant ce discours ne m'ont pas quitté. Ils ne me quitteront pas. Et c'est peut-être cela, la vérité la plus intime de la responsabilité intellectuelle : non pas la certitude de réussir, mais le refus de renoncer. Que ce laboratoire soit, dans les années à venir, le lieu où l'on ne renonce pas — ni à la rigueur, ni à l'humanité, ni à l'espérance de ce que la pensée peut encore accomplir dans un monde qui en a si cruellement besoin.
Permettez-moi
de conclure par une formule qui résume, à mes yeux, le sens de cet engagement :
là où la langue se tait, la violence parle. Notre tâche, au LADIREP, est de
faire en sorte que la langue ne se taise jamais tout à fait — qu'elle reste cet
espace fragile et tenace où les hommes continuent de se reconnaître comme
hommes, de se nommer, de se promettre quelque chose. Tant que le mot juste est
possible, l'humain est possible. Et tant que l'humain est possible, la
recherche a un sens.
Je vous remercie.
Edelyn DORISMOND
Professeur de philosophie au Campus Henry Christophe
de Limonade -UEH
Doyen de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales
-CHCL
Directeur du Laboratoire Langue Discours et
Représentation-Ladirep
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